logo
             Retour à l'accueil


Santiago de Cuba - Juillet

Mise en ligne de la page : le 22/01/21. Dernière actualisation le 07/03.

La page avec tous les textes du site

Todos los articulos en castellanos en ritmacuba


- Documentation ritmacuba.com : PORTRAITS AU FIL DU TEMPS -


FRAGMENTS MÉMORIELS SUR LES PLANTEURS FRANÇAIS À CUBA
ET LEUR DESCENDANCE : 2.

AUTOUR DE TROIS RENCONTRES FAÎTES EN 1993, par Daniel Chatelain.


Au fil des années des souvenirs se voient sous un nouveau jour et se complètent de nouvelles informations qui les relient à l'Histoire. Mais ce processus est destiné à être complété... Le texte et les notes du premier volet donnent des clés sur le pourquoi de ces rencontres...
DC, janvier 2021

Partie 1 : LES SŒURS ISABEL & FEFA BÉGUÉ BELÓN

Suite :

2. Visite à Yateras : un couple qui clôt la tradition bicentenaire des planteurs français de Cuba,
René et Lina Bénégui

Maison avec rené et Lina
El Ermitaño, 1993. René et Line Bénégui sur leur perron. En premier plan le bord d’un séchoir à café.

    Quand les réfugiés français de Saint-Domingue créent les premières plantations de café dans l’Est de Cuba tandis que se crée sans eux la nouvelle République d’Haïti, l’entreprenant Casamajor (1763-1842), né à Sauveterre de Béarn, qui a opté à Cuba pour la nationalité espagnole, est devenu un personnage central de l’activité économique locale. Tout en étant lié à des activités de traite négrière et de corsaires, il délimite et vend des parcelles dans les montagnes encore vierges de Yateras, dominant la rivière Guaso où se créera par la suite la ville de Guantánamo, pour que s’installent ses compatriotes prêts à se lancer dans cette prometteuse production.

    En 1876, le voyageur français Hippolyte Piron, lui-même né dans une de ces plantations délimitées par Casamayor près de Santiago de Cuba, écrit que beaucoup d’administrateurs des plantations de café et d’indigo étaient béarnais. Il ne portait d’ailleurs pas dans son cœur ces esclavagistes qu’il juge brutaux, lui-même écrivant après l’abolition de 1848. A cette époque les Basses-Pyrénées (aujourd’hui Pyrénées-Atlantiques) est le département où se note le plus d’émigration vers Cuba, phénomène plus marqué dans la partie béarnaise que dans la partie basque.

    Quand je vais à la rencontre de René Bénégui Capdepon et de son épouse Lina née Mondet, en 1993, un 4x4 bien nécessaire me conduit pendant une trentaine de kilomètres sur la pente continue de Guantanamo à Felicidad de Yateras. Je passe, sans le connaître encore, devant le ranchón de Pipi Goulet haut lieu du changüi rural local ; et continue encore un peu plus haut, au nord-est. La vue d’une maison à balustrade de bois[1], d’un style plutôt montagnard français, mais tropicalisé, signale l’arrivée dans la plantation El Ermitaño (L‘Ermite).


René et Lina Bénégui
Les derniers caficulteurs et agriculteurs Français de Cuba,1993.

    J’apprends que la famille Bénégui vient… du canton historique de Sauveterre de Béarn, comme Casamayor deux siècles auparavant. René a à ce moment 68 ans. Son père, Jean-Baptiste Bénégui était arrivé en 1893[2] à Cuba, mais il lui faudra 10 ans pour prendre la tête de la plantation orientale d’El Infierno.

    De son côté, Laurent Bénégui nous conte en 2021, que, parti cette année-là à l’aventure, sans le sou sur un bateau à destination de l’Argentine, il ne remonte pas à bord à la fin de l’escale de La Havane. Dans cette province il rencontre au fil du temps le planteur Pierre/Pedro Bélon (localement transcrit Belón)[3], qui vient lui aussi des Pyrénées-Orientales (né en 1852 dans la commune de Saint-Boès). Celui-ci lui offre de participer à son projet d’acheter de grandes surfaces de terre en Oriente, en lui prêtant le montant qui l’aidera à s’établir. Au moment où Pierre Belon lui tend ainsi la main, ce dernier, arrivé en homme seul et sans famille (c'est un enfant trouvé) est déjà installé dans une grande plantation, El Diamante. Il n'a pas créé cette dernière, celle-ci a déjà une histoire. Elle a appartenu à un Mme Coureau, puis face aux dettes de cette dernière a été mise sous séquestre par une banque. Belon a visiblement tiré parti de la baisse de valeur d'El Diamante. Mais ses affaires sont tellement prospères que, selon des descendants de sa famille, il a aussi pu acheter une autre caféière parmi les plus réputées, de Yateras, Monte Verde. Auparavant Monte Verde avait appartenu au plus important propriétaire de Yateras, Federico Lesaille, qui y possédait 146 esclaves , le chiffre le plus important dans toute la juridiction de Guantanamo.

    A cette époque d'avant la première guerre d'indépendance, le voyageur états-unien Samuel Hasard décrit ainsi Monte Verde : c'est "probablement la meilleure hacienda de cette région, de grande dimension et très bien entretenue. (...) La maison d'habitation est grande et jolie, avec un charmant jardin à l'arrière. Les terrains de caféiers et autres productions végétales sont amples et beaux".

    À la suite du désastre subi par les caféières dans les guerres d’indépendance et du départ de nombreux colons à partir des  années 1860 jusqu’en 1898 (cf le 1er volet sur les sœurs Bégué Bélon) le prix des terres, dans cette région de leurs créateurs du début du XIXe siècle, sont redevenues très basses.

    Dix ans après son arrivée à Cuba, en 1903, Jean-Baptiste Bénégui se retrouve à la tête d’une immense propriété sur les hauteurs de Yateras, El Infierno. Il la parcourt difficilement à cheval le temps d’une journée. Non loin des propriétés encore plus immenses de son mentor, El Diamante, où celui-ci réside et Monte Verde.

El Infierno
Photo ancienne de El Infierno, Yateras. Archives de Laurent Bénégui.

    Ainsi l’apparente continuité entre le Béarnais du début du XXe siècle et Casamayor (et plusieurs de ses associés) passé du Béarn à Saint-Domingue puis Cuba est moins évidente qu’au premier abord. Ce qui est commun est le Béarn comme terre d’émigration avec le Nouveau Monde (Saint-Domingue, Cuba, Argentine..). Pour Jean-Baptiste Bénégui le passé des planteurs français dans la région et une présence résiduelle de cette communauté, devait tout de même résonner, en plus du calcul économique. Pedro Belón, qui a acheté dans les années 1880 El Diamante, a eu, lui, une fréquentation de rescapés de l’émigration plus ancienne, en particulier la famille Bégué.

    Jean-Baptiste, qui fera de nombreux voyages en France, en revient par Le Havre en 1907 en compagnie des compatriotes Pierre « Bègue » ou plutôt Bégué (autre béarnais) et Charles Dérivet (1877-1935), qui n’a que quinze ans (et épousera par la suite une fille de Pierre Belon, Chiquita).

Charles Dérivet
Charles Dérivet, caficulteur ami de Jean-Baptiste Bénégui, qui l'a aidé à s'installer à Cuba, comme il avait été lui-même aidé par Pierre Belon. Coll. Raymond Puentes.


    Dans l’Infierno, René nous affirme que son père travaillait avec le chiffre étonnant de deux cents Haïtiens, avec eux la machete à la main, tient-il à préciser et leur parlant créole. La même chose se passait chez les riches voisins d’El Diamante. Son arrivée à Cuba correspond au moment où il y avait le plus de travailleurs haïtiens à Cuba, bientôt chiffrés en centaines de milliers.

    Le municipio de Yateras où Jean-Baptiste s’installe près de son ami propriétaire est celui où les plantations de café des Français ont été les plus nombreuses de la province de Guantanamo.[4]

    René et la photo
Sur la photo que montre René Bénégui, il y aurait son père et les deux personnes qui l'ont aidé à s'installer par un prêt (une serait appelée Soler).

    Leur noms de famille vient s’ajouter à des noms français plus anciens localement :  Lescaille/Lescay[5], Casamajor/Casamayor, Daudinot[6], Lestapier, Lafargue, Simon, Prévost, Duvergel, Dubois, Moreau, Vignot, Rousseau/ Rosseaux, Vinent, Préval, Sabourin, Riveaux, Girard, Manet, Révé ou encore Marsilly, Bataille[7] . La liste de noms qui seraient encore plus nombreuse si on se consacrait à ceux du foyer initial de la culture du café, Santiago…

    Ces plantations reposaient sur la main d’œuvre esclave, jusqu’à l’abolition et la première guerre d’indépendance cubaine. Mais ce n’est pas le cas de la famille Bénégui. Entretemps les caféières de la période coloniale ont brûlé durant la première guerre d’indépendance, la production s’est effondrée. A tel point qu’au début du XXe siècle, le principal lieu d’exportation du café de Porto Rico est l’île de Cuba, grande consommatrice qui ne produit plus guère. Le moment est propice pour que de nouvelles plantations sur ces terres favorables de l’Est cubain trouvent des débouchés aussi bien sur le marché national qu’à l’exportation. Et comme un siècle auparavant, des Béarnais vont y contribuer, maintenant le chemin invisible tracé dans l’Océan Atlantique.

J-B Bénégui
Jean-Baptiste Bénégui à l'Infierno (debout en premier plan), à une époque où les voitures étaient très rares dans ces parages isolés. Dans la voiture possiblement ses amis Belón et/ou Bégué. Yateras. Archives de Laurent Bénégui.


    Jean-Baptiste et son épouse Aurélie, née Capdepon (une payse qu’il est allé retrouver et ramenée en France) donnent naissance à deux fils, l’aîné Jean René (appelé de fait simplement René) en 1926[8] à Guantanamo et Robert, qui naît lui à Araujuzon, dans un des multiples voyages en France des parents. Une terre et une sociabilité qu'Aurélie avait particulièrement du plaisir à retrouver. René part en France à l’âge de 6 ans pour y faire ses études. Son frère y étudie également. A 23 ans, René vient rejoindre son père. Décidé à s’installer dans la grande île, il repart deux ans plus tard au pays de ses ancêtres uniquement pour se marier à une fille d'Araujuzon, à quelques kilomètres d'Orion, Line Mondet, qui est du même âge que lui et accepte de le rejoindre dans son aventure cubaine.

    René affirme son indépendance par rapport à son père en s'installant sur une nouvelle terre qu'il va mettre en plantation de café, El Ermitaño où il lui restera à reproduire les techniques connues à El Infierno.[9] Deux prêteurs lui permettent de réaliser son projet.

    Comme nous le voyons dans la note 9, le roman « Retour à Cuba de Laurent Bénégui nous permet d’ajouter d’autres précisions familiales ou protagonistes Bénégui. Robert, bien qu’étant le cadet avait repris El Infierno avec son épouse Marinette, la confiscation des terres au début des années ‘60 les décideront à revenir en France. Un peu après Jean-Baptiste Bénégui, qui était revenu y finir ses jours, à 83 ans, après maints allers et retours de cet homme fortuné préoccupé du bien être de sa nombreuse famille béarnaise comme de ses fils. Ces allers et retours s’étaient concrétisés par des achats immobiliers sur son terroir d’origine.

El Infierno salle des machines
El Infierno,Yateras : 1. Séchoirs à café et bâtiment de la salle des machines en 1939. 2. Salle du processus mécanisé des grains de café en 1955. Source : Juan Clark Clark / Université de Salamanque

    René développe son exploitation à un moment où étaient restés de nombreux Haïtiens dans le Centre et l’Est de Cuba pour le travail dans les centrales sucrières. Chaque année, une fois terminée l’intense zafra (coupe de la canne) cette main d’œuvre mouvante cherche à s’employer dans les caféières d’Oriente, au cycle de cueillette différent. Ainsi René défriche, plante et construit ses séchoirs à café à l’aide de ces Haïtiens qui ensuite feront la récolte. Il apprend à leur contact le créole, déjà familier dés son enfance sur la ferme de son père, créole qui fut, me précisa-t-il la langue de travail de sa plantation[10]. Le français restant toute leur vie, naturellement, la langue de la maison. Une vie retirée, comme sur une île montagnarde, avec un noyau de population spécifique…

    René construit une nouvelle maison et différents corps de ferme à l'Ermitaño en 1945 le tout à belle allure et sera bien conservé jusqu'aujourd'hui. Cette plantation a eu auparavant  une histoire dont la mémoire s'est perdue aujourd'hui. Un volume de photos de plantations de Yateras retrouvé sur un marché aux puces parisiens a permis de retrouver d'excellentes photos des plantations de Français existant à la veille de la guerre d'Indépendance, entre 1892 et 1894. A cetté époque, deux photographes originaires de Bayonne, se sont installés à Cuba, Maurice Hargous à La Havane et son frère Paul qui ouvre un petit studio photographique à Guantanamo. Les deux réalisent cet album, visiblement financé par les planteurs et on retouve dans la douzaine de plantations mises en image, celle qui s'appelle encore, à la française, l'Hermitage, alors en possession d'un Henri Lescaille. Peu après, ils s'installeront en Haïti, où ils participent aux premières séances de cinéma dans ce pays et seront à l'écart de la troisième guerre d'indépendance cubaine commencée en 1895 qui va considérablement bouleverser et endommager les plantations prospères qu'ils viennent d'immortaliser (cf Bella Vista de Jean Begué dans la partie 1, dont il ne reste rien aujourd'hui).

ermitage vers 1893
L'Hermitage de Henri Lescaille entre 1892-1894. Yateras. Photo Maurice ou Paul Hargous


Eremitaño 1945
El Ermitaño de René et Line Bénégui, avec la nouvelle maison à droite. Vers 1945. Archives de Laurent Bénégui.


    Mais la Révolution s’annonce, un officier rebelle confisque pour une offensive la jeep des Bénégui, contre une attestation en bonne et due forme pour une future restitution (mais en 1993, montrant l’ordre de réquisition, ils attendaient toujours le nécessaire véhicule et devaient envisager le trajet à cheval vers l’hôpital en cas de problème de santé de l’une ou de l’autre…).

    Avec la Révolution, des Cubains sans terre sont installés sur les anciennes terres à café des Bénégui pour y cultiver, en coopératives, divers citriques.[11]

    Cependant, René Bénégui avait déjà opéré une reconversion dans les années ’50. Comme d’autres le faisaient en France à la même époque il avait créé un élevage en stabulation de vaches laitières, une cinquantaine ai-je retenu, le lait étant assuré du débouché de la capitale provinciale dans la vallée. Visiblement, cette initiative ne fut pas jugée à sa juste valeur par le nouveau régime. René connaissait aussi l’élevage, son père ayant été à la tête de milliers de bovins à viande outre les caféiers, sans compter les agrumes (les vastes dimensions de ces terres permettaient des productions différentes simultanées). Mais il s’agissait là d’une nouvelle orientation.

    Je n’ai certes pas les moyens d’évaluer les résultats économiques produits par les cultures de citriques destinés à l’exportation qui avait été choisies au début des années '60. Mais au  moment où je visitais El Ermitaño (1993), les fruits des récoltes pourrissaient sur le sol. On était en pleine Période Spéciale, il n’y avait pas de transports pour acheminer cette production. Pendant ce temps le lait, souvent d’importation, était rationné et de toute façon réservé aux enfants de moins de six ans sur l’île, réduit à trois ans par la suite. Cinquante ans après la tentative de reconversion laitière de J. R. Bénégui, je lisais dans las presse locale « qu’on allait expérimenter la distribution de proximité du lait dans la Province ». Cinquante ans de perdus ?

    Le couple Bénégui n’était pas oublié de l’ambassade de France à La Havane, qui de temps à autres leur faisait parvenir une lettre ou un colis, relayés par par l’Alliance Française se Santiago de Cuba. Encore fallait-il trouver un volontaire se déplaçant de Santiago jusqu’à cette finca. Il se trouve qu’un de mes amis français résident permanent s’en chargea à diverses reprises et qu’en résulta une amitié. Il était reçu immanquablement avec un bon repas qui mélangeait la cuisine gasconne et cubaine.

Ermitano en 2008
El Ermitaño en 2008 - Photo Granma


Le témoignage de François Cartier* sur René Bénégui :


  Combien de fois je suis allé dans sa maison de Felicidades de Yateras. Il fallait en monter de la« loma » (colline, montagne). Et quand se formait la boue, il n’y avait que les bœufs qui avançaient. Les Willys (catégorie de jeep), aïe aïe aïe, ay mama !

  Et quand on finissait par arriver à la maison, il se montrait content car il était très hospitalier. Monsieur Bénégui était pragmatique, avec un humour béarnais, bigourdin,
qui rimait pour moi, vu son nom, avec Biguine... Il blaguait, avec son sourire en coin… la malice et l'intelligence se côtoyaient dans ses yeux clairs.

  Sa maison typique créole avait quelque chose des Pyrénées françaises. Il l’avait construit lui-même, bien orientée...

Surtout que sous la cuisine, une source alimentait les besoins en eau de la famille. L'eau permanente, naturelle, servie directement à l'évier de la cuisine.

Il s’habillait à la française, surtout le bérêt typique acheté sur un marché deBagnières-de-Bigorre. Il en avait plein. Un modèle introuvable à Cuba. Il avait toujours sur lui le couteau Opinel, attribut obligatoire et objet à tout faire de tout paysan français.

 Il faut parler du fameux vin d'Orange que faisait Bénégui... Là-haut les oranges et le café se cultivent ensemble. À peine on était arrivé chez Lui, Bénégui sortait d'un cagibi... une super bombonne en verre remplie à plus de la moitié, de vin d'orange. Un tapis de feuilles cramoisies jonchait lefond. Il sortait des petits verres à vin du placard, versait l'élixir....et c'en était un ! Sorcier parmi les brujos (les sorciers afro-cubains), était placé notre ami.

« Monsieur Frrrançois, disait-il avec son accent Béarnais, Rrepprrrenez encore 1 petit verre. » Il ne buvait que très peu, mais il aimait abreuver ses invités jusqu’à la lie.

On repartait bourrés, mais content.... Tout ça, sans parler de la cuisine de sa femme !

Une fois on est monté avec E. L. (le premier directeur de L’Alliance Française de Santiago au début des années ’90) et mon ami Jean-Michel Dapsens. Avec son accordéon. Jean-Michel jouait (des airs français) et Bénégui en pleurait. Pas noires, les larmes, des larmes blanches » (allusion au bolero-son Lágrimas Negras).

*François Cartier "Tio Francisco", musicien et auteur-compositeur, est résident à Cuba (Santiago) depuis la fin des années 80


    Il est difficile de se représenter l'isolement qui ressort du témoignage de François Cartier, la crainte de ne pas pouvoir descendre en ville à temps en cas de problème de santé s'il faut le faire à cheval (faute de Jeep!). Près de dix ans après cette visite, je me retrouve quelques kilomètres plus bas avec un groupe dans le ranchón de Pipi Goulet pour une fête de changüi où rôti un cochon grillé qui va être disposé sur des feuilles de bananier. Le bus qui nous a amené s'est mis à faire de la fumée dans la montée, le moteur est cramé, il faut appeler Santiago en urgence pour en faire venir un autre. Pour ce faire, il faut descendre sur la route sur un plateau de tracteur jusqu'au "Zoologico de Piedra", ce lieu proprement fantastique où un sculpteur a transformé les rochers de la montagne en animaux fabuleux. Là il y a enfin un téléphone, je découvre héberlué que l'usage du téléphone à manivelle existe toujours dans les années 2000! "Allo, opératrice de Guantanamo, pouvez-vous me communiquer avec Santiago?"... Aujourd'hui tout a changé, certes le téléphone mobile ne passe pas, mais il y a le recours précieux un service internet dans le village de Felicidad... 

    L'anecdote des bérêts rapportés par René Bénégui du Béarn nous amène à une autre, celle du bérêt porté par Che Guevara, dont il a été établi récemment qu'il venait d'un fabricant de Laulère, d'Oloron, en pays béarnais. Ainsi René Bénégui a porté bien avant le Che le bérêt rendu célèbre mondialement, mais loin des appareils photos et des caméras!

    Les époux Bénégui, qui avaient subi des confiscations de terre à La Révolution, de méme que le frère de René à l'Infierno ou le cousin de Bayate avaient choisi de rester sur place, contrairement à ces autres Bénégui qui quittaient le pays dans les années '70. René et Lina avaient fait un voyage au Béarn peu d’années avant que je les rencontre. Pour constater que les liens personnels qui les rattachaient à leur petit pays étaient devenus trop faibles pour envisager de s’y réinstaller. Ils décidèrent de finir leurs jours à Cuba, dans ce coin de terre auquel ils étaient très attachés.[12]

     Après le décès de René Bénégui en 2009 et le départ vers la ville de Guantanamo de son épouse, il n'y a plus de planteur français à Cuba. Mais toujours des descendants, bien que le nom lui-même risque de disparaître à Cuba, René et Lina n'ayant pas eu de petit-fils...

    Mais pour autant El Ermitaño est loin d'être déserté. C'est toujours la maison du fils Juan José même s'il passe beaucoup de temps en ville en temps ordinaire. Sa fille aînée vient y résider. Certes le temps des plantations est terminé. Mais la famille aime y pratiquer un maraîchage à usage familial, ce type de production qui manque tellement souvent à Cuba pour son autonomie alimentaire. Et à l'eau de source! comme nous savons grâce à François Cartier. Et en temps de covid 19 la ferme éloignée redevient un refuge sain et salutaire pour les descendants Bénégui et  pour la nonagénaire Lina Bénégui qui avait pourtant ces dernières années bénéficié des avantages des soins médicaux en ville. C'est ainsi que Lina bénégui doit fêter ses 95 ans en avril 2021sur la propriété familiale.


Maraîchage de Juan José Bénégui a El Ermitaño 2020-21. Merci à Magdelin Mecias Frómeta.

    Ce nom de Bénégui m’a cependant intrigué dès les premiers temps où je l’ai entendu. Bien que n’étant pas féru dans les variantes de la langue occitane, j’avais une certaine sensibilité en ce domaine depuis l’époque où j’avais co-écrit un livre sur les questions de culture identitaire dans l’hexagone [13]. Laurent Bénégui dans son roman donne la clé pour résoudre ce qui me chiffonait dans ce nom qui ne sonnait pas si béarnais que ça. Jean-Baptiste portait à sa naissance le nom de Bénégiu, un nom peu évident pour les hispanophones, lune fois installé à Cuba. Lorsqu’il a fait fortune, il a changé ce nom en Bénégui en déplaçant des jambages et en faisant glisser le point du i et l’influence de ce patriarche dans sa famille a été telle qu’après lui, tant en France qu’à Cuba il n’y eut plus que des Bénégui !


© Daniel Chatelain / ritmacuba




El Ermitano
El Ermitaño en 2019. Photo Osmany Miguel Pérez Sánchez

Source iniciale :

­    — Entrevue de René et Line Bénégui en février 1993 à El Ermitaño.

Sources complémentaires :

    « Los Cafetales franceses de Guantánamo » par Martha Reyes Noa (qui a visité les Bénégui en 2009 et qui, dans cet article, confirme les informations récoltées dans notre entrevue sur plusieurs points). 28 août 2014, Guantánamo.

    « Ruinas patrimoniales aceleran su deterioro » par Jorge Luis Merencio Cautín. Granma, 4 juin 2008. Año 12 / Número 156. La Havane.

    « Retour à Cuba », roman par Laurent Bénégui. 2021, Julliard.

—  Correspondance avec Juan José Bénégui et sa compagne Magdelín et avec Laurent Bénégui.

Remerciements à Laurent Bénégui, Magdelin Mecias Frómeta et Juan José Bénégui, François Cartier, Daniel Mirabeau


 

René, Lina, la photo

Suite,

Troisième et dernier fragment mémoriel :

L'isolement des Castelnau

 

NOTES

[1] Construite en 1952.

[2] Martha Reyes Noa donne la date de 1907. Cette année serait plutôt celle d'un retour à Cuba après un voyage en France et postérieure à l’installation en El Infierno. Laurent Bénégui a retenu la date de 1893.

[3] Ce dernier était installé à El Diamante, aujourd'hui disparue.

[4] L’ancienne province d’Oriente, dont la capitale était Santiago de Cuba a été divisée en plusieurs provinces, dont la province de Guantanamo. Sur celle-ci on dénombre une trentaine de ruines des anciennes plantations françaises. Une dans le  municipio (un équivalent de canton) de Niceto Pérez, quatre a Guantanamo, six à El Salvador et 19 dans le municipio de Yateras. D’autres encore sont à peu de distance au Nord, sur l’actuelle province d’Holguín, sur l’autre versant de la chaîne de sierras. Mais les anciennes plantations sont plus nombreuses dans l’actuelle province de Santiago (environ 140).

[5] Frédéric Lescaille fonde la plantation Monte Verde en 1800.

[6] Cf Daniel Chatelain « Banza Créole », 2020. http://www.ritmacuba.com/Banza creole.html

[7] L’usage local était de donner le nom de famille du maître aux esclaves de la plantation. Ces noms ont pu être transmis soit familialement, soit par ce biais (de l’ordre de 10 fois plus). Dans certains cas le nom est resté tandis que les familles des maîtres ont rejoint la France (par ex. les Heredia Girard). Pour au moins un patronyme, il a été donné malgré le caractère absentéiste du propriétaire (Lestapi ou Lestapier pour les négociants bordelais Lestapis).

[8] Ou 1925.

[9] Léopold « Polito » Bénégui, neveu choisi par de Jean-Baptiste pour gérer l’Infierno pendant qu’il allait chercher une payse pour se marier, fonda finalement une troisième caféière, près de Bayate (actuel Municipio El Salvador), nommée Santo Domingo, et à bonne distance de Yateras nous apprend Laurent Bénégui dans son roman familial. Mais il mourut jeune et sa veuve et leurs six enfants durent revenir en France. Selon le vœu du patriarche Jean-Baptiste, un fils de « Polito » devait un jour revenir de France pour revitaliser cette exploitation et payer de retour l’aide financière qu’il avait fournit à « Polito ». Ce fut Jean « Pipo » Bénégui et sa femme d’origine basque Marie Louise « Louisette » à qui revint ce rôle, en 1948. Ils quittèrent finalement Cuba en 1977. Mais auparavant René ne fréquenta pas ce cousin, trop aidé par son père au détriment de ses fils, à son goût. Le romancier, scénariste et réalisateur Laurent Bénégui est petit-fils de « Polito ».

[10] Par une curieuse continuité, la langue de travail des plantations du début du 19e siècle à Cuba, était déjà du créole, celui né dans le contexte de la Saint-Domingue originelle, qui sera continué dans les chants de tumba francesa. Sur ce créole, voir Daniel Chatelain « Banza créole, op. cit., Daniel Chatelain et Daniel Mirabeau, 2017/2019 « Les Chants de tumba francesa » http://www.ritmacuba.com/Chants-de-tumba-francesa.html

[11] René, lui pourtant né à Cuba, me sortira cette phrase surréelle avec son accent béarnais : « les Cubains, on les a vu tard dans la région » comme quoi la montagne peut provoquer un sentiment « à part » d’isolement comparable à l‘isolement îlien.

[12] René Bénégui est décédé en 2009. Son épouse lui a survécu… Ils ont eu un fils, Jean Joseph ou Jean Jo (Juan José à l’Etat-civil), qui ne s’était pas consacré à la culture sur les terres familiales, mais El Ermitaño est toujours sa maison. Jean Joseph, aujourd’hui retraité, ne parle pas français, a deux filles et vit habituellement avec sa mère Lina et son épouse dans la ville de Guantánamo.

[13]  Daniel Chatelain et Pierre Tafani « Qu’est-ce qui fait courir les autonomistes » Stock 2, 1977.

 


Retour à l'accueil



© Ritmacuba
A la source ? | Qui sommes-nous ? | Nos partenaires
163 r. de la Butte Pinson
93380 PIERREFITTE - FRANCE

Tél : 33 1 48 39 90 53, 33 6 21 34 53 25

E-mail : info@ritmacuba.com

statistiques