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Musique et Danse —  Santiago de Cuba

— Documentation —


Les grands tambours palo révélés de

ANASTASIO REGLA TAGUA 

par Daniel Chatelain


ensemble de tambours
Tambours palo mayimbé de Anastasio Regla Tagua :
tinguiri, redoblante, tangui, abuelo.Tous droits réservés Daniel Chatelain. 2000  


PR
ÉSENTATION

L'expression "tambours révélés" pourra, à juste titre, surprendre. L'auteur de cel lignes est lui-même habitué à classer les tambours afro-cubains dans une tradition particulière, ethno-culturelle, caractérisée par des modes de tension héritées d'aires africaines et aussi des dimensions, des proportions, formes... Il en est ici différemment.

Ces tambours n'existaient pas quand Fernando Ortiz publis ses célèbre 5 tomes sur les instruments afro-cubains dans les années '50. Ils étaient bien présents quand le CIDMUC veut actualiser ce travail en 1997 sur la base d'enquêtes de terrain et publie "Instrumentos de la música folclórico-popular de Cuba" en deux volumes et un atlas. Mais ces instruments passent alors "sous les radars". Le fait que le groupe qui les utilise soit sorti volontairement de l'organisation des groupes communautaires, comme c'est expliqué dans l'interview, y est peut-être pour quelque chose.

Le chef de la communauté explique lui-même qu'ils ne se relient pas à une tradition issue de la période des cabildos regroupant les esclaves selon leur origine. Au contraire, dans la conception de cette communauté palo, l'incarnation des esprits dans la transe a une fonction créatrice. On applique ce que demande l'esprit incarné dans la transe. Il montre une danse, entonne un chant, dit comment construire un tambour. Et on a ainsi un instrument révélé. A toute question selon leur origine, il sera répondu "c'est le Mort qui nous a dit". Ce Mort ne s'est pas pas incarné chez n'importe qui, pas moins en l'occurenceque le dignitaire palo fondateur du groupe, premier propriétaire des tambours. Selon toutes apparences, c'est l'origine rituelle de leur existence qui fait que le groupe les appelle "tambours de fundamento", expression utilisée dans les tambours lucumis pour des raisons différentes et un processus rituel extrêmement précis.

Ce sont des tambours unimenbranophones cylindriques, haut et larges. La taille des deux plus grands de cet ensemble de quatre tambours taille est quelque peu analogue à ceux de tumba francesa, réputé être les plus grands tambours de Cuba. Leur mode de tension ne se rattache pas à une tradition utilisant par exemple des piquets, des coins pariétaux, ou cloutés comme souvent sur les instruments congo etc. Ici c'est un système mécanique tel qu'apparu sur les tambours cubains dans la première moitié du 20e siècle et utilisé par exemple sur les tumbadoras. La nature du bois ne me sera pas indiquée malgé ma familiarité avec la communauté, elle fait partie de la révélation. Le poids relativement léger par rapport au grand volume et les canelures horizontale du reboblante m'a fait penser à du palmier royal. Ils sont enterizos (une seule pièce), sauf le plus grand, l'abuelo en lattes, le seul présentant une certaine courbure verticale. Un ou deux forts cercles métaliques sur le fût renforce éventuellement leur solidité. A la base, un petit nombres d'encoches triangulaires, ou en double triangle, en forme de M, facilite la diffusion du son puissant. Les tambours sont joué selon les cas par une ou deux battes, sur la peau et sur le fût.

Ils sont nettement plus grands que les tambours de palo quand ceux-ci sont spécifiques (J'ai en effet assidté à deses cérémonnies de palo utilisent des tumbadoras habituelles).

Malgré l'absence de revendication de se situer dans une tradition de tambours, le résultat a un air de ressemblance avec un tambour ngoma de makuta de Palmira reproduit dans l'article
Le caractère rural des traditions afro-cubaines de la Province de Matanzas par Philippe Ciminato et Patrice Banchereau.



Tambours ngoma de makuta de la province de Palmira.


Nous évoquons dans cette page cérémonies et tambours Yuka, voici un exemple de jeu de tambours traditionnels Yuka. Photo Yosvany Terry. D'autres tambours Yuka, en forme tonneau très allongée, pourraient à Cuba avoir été les premiers à être dotés de mécaniques à Cuba, comme le laisse penser une photo ancienne recueillie par Fernando Ortiz.



1. CONJUNTO ANASTASIO REGLA TAGUA

tambour frappé
José Torres jouant un des tambours palo mayimbé du groupe. Tous droits réservé Daniel Chatelain.


Voici comment le groupe ANASTASIO REGLA TAGUA est présenté par José Torres, qui se qualifié lui-même comme  "Mocongo" [1]en palo, selon mon interview faîte en 2000 à San Miguel del Padrón, à la périphérie de La Havane.

"Nous appelons nos chants "autochtones", pour la raison que ce n'est pas tout le monde qui les chante : les instruments et la musique furent créés par un mort qui passait par mon papa, qui était le propriétaire des tambours. Les chants furent créés dans la même maison (siège du groupe et des tambours, dc). Ce sont des tambours congos de fundamento et chacun a son nom :

1.    tangui, 2. tinguiri, 3. abuelo ("grand-père"), les deux "redoblantes".

(N. D. R. : nous n'avons pas trouvé les termes non-castillans tangui et tanguiri dans les différents lexiques des termes congo à Cuba)

Tous sont de la même hauteur et chacun a un son distinct, chacun a sa fonction.

Le groupe a aussi sa formation de güiro : trois güiros, deux tumbadoras, une cloche jouée par le chanteur soliste." (gallo : "coq").

"Chaque tambour, ainsi que que le joueur de cloche, a un remplaçant" (dans le groupe familial religieux. dc).

"C'est « le mort » qui a créé les tambours, disant la forme et la dimension qu'il se devait leur donner.

Quand on nous contracte et que nous allons jouer, moi, comme chef du groupe, je m'adapte au lieu où je me trouve. Comme il y a des gens qui les appellent tambours yuka, nous jouons un peu de yuka et de palo. Quand on me contacte pour des tambours "de fundamento" nous leur jouons du palo.

Nous avons deux récompenses, qui datent de 1965 et 1966 où on nous a donné le premier prix. Nous avons commencé comme amateurs en 1963, nous étions tous participants de la même famille, entre père, fils et neveux et aujourd'hui on a aussi les petits-fils.

Je suis le troisième fils du créateur des tambours. Ces tambours se sont créés parce que cette famille est religieuse. Dans les années 60, quand nous étions amateurs, "la Culture" (municipale) nous demanda de sortir dans les rues au niveau des quartiers, des CDR. Nous avions toujours le premier prix à l'époque.

Nous n'avons pas compris l'explication, mais la Culture nous a affirmé que pour une raison culturelle, ils avaient besoin que nous cédions le premier prix à un groupe nommé tumba francesa [2], pour les faire entrer dans ce qui était la Culture et nous n'avons pas accepté qu'on nous enlève le premier prix, nous nous sommes retirés et avons arrêté de travailler comme amateurs (bénévoles) et nous avons commencé à travailler pour notre propre compte, jusqu'aujourd'hui.

Dans le palo, le chef, c'est-à-dire le Majeur (Mayor) s'appelle tata nganga, mocongo en abakuá".

Trois tambours
Trois des tambours palo mayimbé avec des marques rituelles. Tous droits réservés Daniel Chatelain

 



[1] Le titre est emprunté aux sociétés abakuá, un des deux principaux dignitaires. Dans celles-ci, ce n’est pas le mocongo qui a des caractéristiques en lien avec le palo, c’est le Násako. Peut-être y a-t-il un rapport avec le fait qu'un voisin est mocongo d'une potencia abakuá (en même temps que babalao).

[2] Nous n’avons aucune information sur ce groupe, qui ne peut être une des trois tumbas francesas survivantes de l’Est de Cuba. Les deux sociétés de tumba francesas qui ont existé à La Havane sont depuis fort longtemps disparues.

 

cérémonie yuka
Cérémonie avec le groupe Anastasio Regla Tagua : une guataca, deux tambours palo mayimbé joués simultanément à un shékéré et deux tumbadoras Tous droits réservés Daniel Chatelain.


2. NOTES SUR UNE « CÉRÉMONIE PALO MAYIMBÉ »


J’ai filmé cette cérémonie. Le film a pu être présenté dans un cours de la filière d’ethnomusicologie de Paris 8, pour lequel j’étais en mission. Mais l'échec de la tentative d'un membre de la communauté d’améliorer l’éclairage défaillant du lieu, avant le début de la cérémonie, fait qu’il n’y a pas d’intérêt à en présenter des extraits. Mais cette « caméra stylo » a permis de reconstituer ces notes. Certains noms ont été modifiés.

La cérémonie a lieu le 31 décembre 2003, jour de Lucero Mundo (Le nfumbé Lucero Mundo, ou simplement Lucero, est l’équivalent « congo » de l’oricha Eleguá et utilise des artefacts similaires). Elle est sans aucun doute la date la plus importante de cette famille religieuse, absolument obligatoire. Dans le passage à la nouvelle année, à minuit, il est d'ailleurs habituel que des Cubains afro-descendants, passant des esprits "Africain(e)s", se retirent de la fête environnante et ferment leur logis, cet esprit venant s'emparer d'eux. Par deux fois "une africaine" se rendra présent dans la cérémonie, au milieu d'autres esprits.

Elle a lieu à San Miguel del Padrón, une commune périphérique de La Havane, jouxtant Luyano, à une dizaine de kilomètre du centre de la capitale cubaine, dans un quartier populeux où dominent les maisons individuelles.

 bembé de güiro

Participation de membres du groupe à un bembé de güiro dans une maison du quartier. Droits réservés Daniel Chatelain

La maison concernée est surnommée par des voisins « Casa de los conguitos », double allusion à la pratique religieuse qui y a lieu (« palo » d’origine « congo ») et aux nombreux enfants petits qui y habitent et dansent avec assurance selon les gestuelles du palo monte. Mais pas de particularisme endogame pour autant, les familiers sont de divers phénotypes, certains sont de la partie orientale de Cuba, selon les unions. Il y a divers liens avec des santeros et babalaos.

La maison est protégée à l’entrée par différents artefacts religieux, notamment une chaîne à demi enterrée dans le seuil de la porte. Elle est aussi le lieu du Comité de Défense de la Révolution du pâté de maison et le perron est orné comme il se doit les jours de grands événements nationaux et révolutionnaires, avec force drapeaux.

La maison est une ensemble de constructions organisées autour d’un patio couvert, où a lieu la cérémonie. Y vivent une demi-douzaine de familles nucléaires, toutes apparentées, avec chacune leur espace. Il y a en tout, à ce moment deux sanitaires et les uns passent fréquemment chez les autres. Sauf cas particulier, la famille élargie vit dans une atmosphère d’unité.

Parmi les habitants, deux percussionnistes professionnels, Fernandon (originaire de Guantanamo) et son fils, qui ont appartenu, successivement,  à l'orchestre de Oderquis Revé (un familier qui n'habite pas très loin). Aussi, vivant seul dans un recoin, un auteur populaire qui a écrit la version initiale du succès national de la Charanga Habanera du titre autobiographique El Bonny. Ceux qui ont un lien avec la musique jouent les tambours communautaires, mais d'autres hommes de la famille élargie aussi, qui participent éventuellement en plus au cajón de muerto ou au bembé de güiro qu'ils constituent parallèlement.

cajón
Cajón de muerto pour la San Lazaro. Tous droits réservés Daniel Chatelain

Trois pièces, ou constructions sont dédiées aux « muertos ». Elles sont toujours fermées et n’y entrent que les personnes « rayées » (ayant accédé au rite d'initiation comportant des scarifications sur le corps) ou qui doivent l’être pour l’occasion. Les femmes « rayées » ne peuvent y entrer ni en pantalon*, ni dans les périodes de menstruation. La première est située dans le couloir entre l’entrée et le patio. Dans une deuxième, assez spatieuse, on vient "se consulter". La troisième est en fond de cour, derrière l’espace où sont élevés quelques chèvres et volailles, elle reste invisible depuis le patio et les possédés devront passer au milieu des tambours pour s’en approcher. Y vit, dit-on, un serpent maja (serpent autochtone non venimeux). Les tambours révélés sont rangés entre deux utilisations dans un réduit qui fait face à la porte du cuarto de palo situé dans le couloir.

(N. D. R. : dans les cultes palo, le maja est considéré pour ses effets bénéfiques sur le lieu où il vit, de protection, de "limpieza" (nettoyage). Il peut occuper l'un des chaudrons concentrant les forces magiques, il est alors une de ses forces en lui-même. Sont connus des cas de chef de culte qui dirigeaient le comportement de leur maja par des sifflements. Il est utilisé à la fois par les congos et les arará, dans ce dernier cas il remplace le python des cultes de la République du Bénin).

Le chef actuel de la famille élargie est un fils du fondateur du culte, constructeur de la maison et créateur des instruments (forme, nom, choix des arbres) « selon les instructions du mort».

A propos du fondateur, son fils, Chéo, la soixantaine, le crédite d’ "avoir passé" une vingtaine d’esprits différents de son vivant.

Cheo ne vit plus dans cette maison, mais dans celle de sa femme, santera de Regla. Il est chef du culte, qu’il appelle de « palo mayimbé » (et nom palo mayombé selon une appellation plus courante de variante palo), et qu’il distingue du «palo monte ».

(N. D. R. : cette variante de culte palo n'est pas mentionnée dans les ouvrages distinguant des variantes de ce culte).

Dans  le vocabulaire conga de Cuba mayimbe désigne un oiseau de proie, la tiñosa, de la famille des vautours, populairement un "oiseau de malheur", mais dont le nom est présent dans certains chants palo en espagnol. Une ancienne chanson afrocubaine interprété par Celia Cruz contient le refrain "palo mayimbe, me llevan por la loma" (palo mayimbe, ils m'emportent dans la montagne). Une plume de l'oiseau est utilisée dans des préparations magiques.

Il est chef des tambours (qui sont assimilés aux tambours yuka) et du groupe qui les joue. Ce groupe intervient dans des cérémonies dans les quartier environnants, dont des cérémonies « de yuka » et dans des fêtes folkloriques (il est reconnu officiellement comme groupe folklorique amateur). Le groupe joue des rythmes réputés pour avoir été aussi communiqués par « le mort ». Dans les chants, figure aussi le répertoire connu du palo et la salutation coutumière « Salam alekum, Alekum salam ».

Comme de coutume, la cérémonie a été précédée la veille, dans le même patio, d’une cérémonie de spiritisme avec un autel spécialement dressé (avec représentation ou évocation des « Africains » et morts de la famille).  Dans cette séance à l’atmosphère recueillie, une des trois filles de Cheo, Mayra, a « passé un esprit » qui a « parlé » et donné des conseils aux membres de la famille et à moi-même). La bannière symbolisant le culte (avec un Noir africain semi-dévêtu et un serpent qui lui monte sur une jambe et de symboles composés de croix et de cercles) était exposée, mais ne l’a pas été le jour de la cérémonie de Lucero. Il n’y a pas d’ornementation spéciale autour du patio en cette veille de l’année nouvelle.

autel
Autel pour la San Lazaro le 17 décembre. Les tambours communautaires sont rangés à gauche. Tous droits réservés Daniel Chatelain


L’assistance est constituée de la famille élargie, dont les conjoints qui sont intégrés au fonctionnement du culte, d’autres personnes rayées dans cette maison, de familiers en visite pouvant pratiquer aussi d’autres cultes (santeros, abakuá).

La cérémonie a été précédée de pratiques préparatoires dans les cuartos de muertos, avec très probablement des sacrifices d’animaux et du sang versé sur les « chaudrons des morts», mais, bien qu'hébergé habituel des lieux, je ne suis censé ne rien savoir de ce qui s’y passe. Elle commence vers 20h par les premiers rythmes de l’ensemble de percussions et les premières danses qu’elle entraîne, lorsque l’assistance est encore clairsemée. Celle-ci grossira jusque peu de temps avant la fin, vers 22h30.

Mayra va être la personne centrale de la cérémonie. Elle va passer successivement Lucero (au bout d’une heure environ de musique), son africaine, nommée Mercedés Fernández, et un « espiritú burlón », esprit perturbateur, sans paraître quitter son état de possédée.

Mayra est infirmière. Elle est mariée à Pedro, qui est chauffeur de bus, pratique aussi le palo, est par ailleurs abakuá et est présent à la cérémonie. Son fils José Francisco, vingt ans, passe lui aussi « un Africain ».

José Francisco est à ce moment en rupture d’Études et son principal revenu est le groupe de « cajón de muerto » qu’il a constitué, en espérant devenir percussionniste professionnel. Dans la cérémonie, il joue les deux tumbadoras qui complète les quatre tambours révélés. Cheo, père de Mayra et grand-père de José Francisco dirige les chants et joue souvent l’idiophone métallique, guataca.

Une tentative de mettre une ampoule grâce à une rallonge pour éclairer les musiciens à échoué. Ils joueront dans la pénombre, les danseurs étant éclairés par un néon au plafond du patio couvert.

Les musiciens se relaient aux instruments : les quatres tambours palo mayimbé et une guataca, plus deux tumbadoras. Les tumbadoras sont jouées tantôt par un seul musicien, tantôt deux. Un jeune homme tambourinaire quitte un tambour pour venir danser (On ne verrait pas cela dans une cérémonie de santería avec tambours bata, où un musicien ne doit pas se mettre en situation de tomber en transe). Quelques femmes et jeunes filles de la famille dansent d’abord, sans énergie particulière.

Une sœur de Mayra tombe d’abord en transe et se met à danser face aux tambours, entourée par un petit cordon de pratiquants qui semblent vouloir maintenir cette disposition. Cette transe sera de courte durée et ne sucitera pas de commentaire explicatif. Cette femme s’assoit et redevient elle-même, un peu hébétée.

Lorsque Lucero prend possession de Mayra, il montre son désagrément d’avoir à supporter peigne, bracelets et autres ornements ; on l’en débarasse. Les percussions entament des variations rythmiques énergiques. Lucero sera progressivement muni d’ornements caractéristiques : chapeau tressé campagnard, crosse en branche d’arbre, le garabato ; il fume un cigare, boit de l’aguardiente dans une jícara (un récipient constitué de la moitié de noix de coco) comme tous les gens de l’au-delà. Il va séjourner un moment dans le couloir où il y a la première pièce de muertos, dont la porte restera tout le temps fermée : pour les saluer.

Lorsque Mercedés prend possession de Mayra, on la revêt des couleurs de cette Africaine, le bleu, ce qui correspond aux vêtement de la poupée assise sur une petite chaise qui la représente dans son appartement.

Mercedés salue Concha, la belle-mère de son cheval (Mayra), laquelle passe aussi une Africaine (tout en étant santera, fille d’Ochún : elle porte un foulard doré). Celle-ci manifeste immédiatement sa présence. Cependant Concha s’assoit, parvient à garder sa conscience et fait des gestes qui l’aident à ce que son Africaine la quitte.

Mercedés, assise et immobile réduit un cigare en miettes. Elle montre son mécontentement devant les chants qui sont entamés par Cheo, aussi ces chants s’arrêtent. Cela contrarie des familiers, qui veulent que Mercedés trouve satisfaction et qu’elle se mette à parler et consulter. José Francisco, derrière ses tumbadoras, trouve le chant qui convient et débloque la situation et Mercedés montre son contentement tout en dansant énergiquement.

Mayra passe la porte de la partie de la maison où vit actuellement un oncle, frère adultérin de Cheo, qui vit dans la maison depuis peu de temps. Elle va saluer l’autel spirituel qui avait changé de place la veille et où figurent les objets évoquant le fondateur de la maison. L’oncle tient à la suivre. Lorsqu’il ressort, il est monté par un esprit. Celui-ci demande autoritairement qu’on lui ouvre les portes fermées, y compris celle du « cuarto de muerto » du couloir, ce qui, pour cette dernière, lui sera refusé. Il s’avère rapidement qu’il n’est pas monté par son Africain, mais par un « espiritú burlón ».


Je n’ai rien trouvé, dans la littérature sur la culture afro-cubaine qui explique l’« espiritú burlón » (esprit farceur, perturbateur), dont on parle pourtant jusque dans les chansons populaires ("espiritu Burlón, alejate de mi", esprit farceur, éloigne-toi de moi peut-on entendre dans le répertoire de charangas). Un « espiritú burlón » est, m’a-t-on dit, un esprit sans rapport avec le but de la cérémonie et qui vient poser problème. On considère qu’il ne vient pas seul, mais qu’il a été envoyé par une personne aux mauvaises intentions. Si on n’emploie pas certains moyens forts (alcool ou poudre enflammés) pour le faire partir, il peut « s’accrocher » (pegarse) à des personnes présentes qui passent des esprits et revenir les tourmenter dans d’autres cérémonies où leur causer des problèmes mentaux. Certains préfèrent le capturer (dans une bouteille), il peut alors servir à des pratiques de sorcellerie.

L'« espiritú burlón »  continuant à demander qu’on lui ouvre la porte du « cuarto de muerto », les musiciens s’arrêtent, l’ambiance retombe. À l’arrivée du perturbateur, des personnes qui « ont fait leur saint » ou « les guerriers » (les orichas Eleguá, Ogún, Osún, premier stade du parcours du santero), s’éloignent ou quittent la maison (hors champ) et d’autres se nouent une étoffe sur la tête (« se amarran la cabeza ») pour ne pas risquer d’êtres prises par cet esprit.

Un autre esprit perturbateur s’empare à son tour de Mayra. Concha utilise différentes techniques, douces ou énergiques, pour qu’il prenne congé, mais il résiste. Il rejette les bracelets de Mayra dans un mouvement brusque.

On utilise de la poudre enflammée, qui épouvante et désoriente les esprits, pour qu’il s’en aille.

A ce moment une femme (la conjointe d’un cousin de Mayra) est agitée de mouvements violents et crie pour qu’on la laisse tranquille. Pour les participants, il est évident que l’esprit perturbateur qui a quitté Mayra tente de s'emparer d’elle. Cela contribue encore à diminuer le nombre de personnes présentes. L’esprit la couche sur le sol, la fait tourner et crier. Mais, vaincu par la poudre enflammée, il s’en va rapidement.

La cérémonie se termine tôt à cause de ces perturbations. Pour les paleros, une personne a envoyé cet esprit perturbateur pour gâcher la cérémonie. Je comprendrai ensuite que tout le monde a en tête la nouvelle compagne du possédé, l’oncle de Mayra, arrivée récemment, et qui ne joue pas le jeu communautaire, ni du point de vue de la vie de famille, ni du point de vue religieux.

L’habitude est de faire avouer à l’esprit « qui » l’a envoyé. Mais cette fois-ci, pour ne pas aggraver à ce moment le conflit familial et risquer de provoquer un pugilat, on n’ira pas jusque là.

La cérémonie prend fin comme de coutume, au son des tambours, par une procession chantée - où prennent position deux joueurs de tumbaboras jouant leur instrument - qui s’engage dans le couloir. Elle fera en fait le tour de la maison, tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur, pour revenir dans le patio. J’apprendrai que la nouvelle arrivée a refusé qu’on traverse les pièces où elle vit.

L'assistance se disperse ou prend part à des conversations familiales. Il s’avère dans celles-ci que Cheo a l’intention de régler le problème familial par l’expulsion de la nouvelle arrivée et de son conjoint.

L’arrivée de l’esprit perturbateur a cristallisé le conflit familial et ouvre la voie pour le résoudre par l’exclusion de la pertubatrice.

Le lendemain, Mayra et son mari fête la nouvelle année dans son appartement type HLM, proche de la « casa des conguitos » avec leurs amis, compagnons abakuá de Pedro et plus proches parents au son de boleros et de salsas enregistrés.

 


 Jeu de tambours au soleil

Tambours palo mayimbé placés au soleil. Tous droits réservés Daniel Chatelain

            Complément futur : extraits de bande son de vidéos prises au début des années 2000.

          


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