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- Documentation de ritmacuba.com : musiciens cubains / percussionnistes -

Un percussionniste cubain injustement méconnu :
"LOLÓ" FERRERA,
inventeur du ritmo pilón

par Daniel Chatelain

Lolo, Napoles, Chepin
De gauche à droite : Roberto Napoles, Loló, Chepín. Documentaire inédit. Copyright Daniel Chatelain


- Esmerido "LOLÓ" FERRERA (Santiago de Cuba 3/11/1920 - Santiago de Cuba 16/11/1983)

Esmerido FERRERA dit "LOLÓ" fait partie des innovateurs méconnus de la percussion cubaine. Les attendus d'un étonnant procès en justice sur le rythme pilón atteste qu'il fut le premier batteur-percussionniste à jouer le rythme pilón sur son instrument (la batterie). Ce jugement est confirmé par l'opinion de différents percussionnistes de référence de Santiago et d'autres musiciens, en particulier ceux qui ont joué sur le rythme syncopé de "Loló" au sein de la Orquesta Chepín Chóven (1). Pourtant, le par ailleurs tès estimable "Diccionario de la música Cubana" de feu Helio Orovio attribue cette paternité au chanteur Pacho Alonso*. Le très proche collaborateur de ce dernier, et auteur des premiers succès du syle pilón, Enrique Bonne, revendique pour sa part la paternité de ce style. Si les deux derniers cités ont bien été des inventeurs de la mode du pilón et les auteurs de sa popularité, cela ne veut pas dire qu'ils ont créé la tournure rythmique du style (on sait que les styles cubains se distinguent par leur rythme, ce qui explique qu'on emploie dans la pratique indifféremment genero - style - et ritmo - rythme -).

Un autre très estimable musicologue cubain, Radamés Giro, tout en prétendant que le genre pilón ne peut se réduire à un seul golpe mais à une combination rythmique particulière, reconnaît que ce "golpe" du pilón venait de la Orquesta Chepín Chóven depuis les années 40, joué par un musicien qu'il appelle de manière erronée "Esmérido Ferrer El Chino Pichón"! (Música Popular Cubana, éd. José Martí, La Havane 2007). Ferrer ? Non, Loló ne portait pas le même nom que Ibrahim Ferrer qu'il accompagna dans l'orchestre. Le sien était Ferrera, une branche de la famille Herrera de Los Hoyos née à la suite d'une autre erreur, celle d'un officier d'état-civil. Et El Chino Pichón est un autre percussionniste santiaguero de cette période, qui tient aussi un rôle dans cette histoire. Peu informé dans ce cas, il a peut être mieux valu que le très savant et rigoureux auteur de l'Enciclopedia de la Musica Cubana n'ait pas accordé une entrée à Esmerido Ferrera.


Loló (à gauche) en studio. Copyright Daniel Chatelain (Archives personnelles)

"Loló" entre a 12 ans, en 1932, dans "l'Oriente Jazz" qui devient la même année "Orquesta Chepín-Chovén and his boys", ensemble prestigieux de Santiago de Cuba du nom du violoniste leader Electo Rosell Horruitinier ("Chepín") et du pianiste Bernardo García Chauvin ("Chovén"). Il y est d'abord bongocero (en complément du premier batteur de la formation), puis batteur. Il restera toujours le protégé et ami inséparable de Chepín, figurant à sa droite sur la plupart des photos où pose l'orchestre. Le noyau initial de la formation, dont il faisait partie avait pour surnom les "sept samourais du rythme"(!). En faisait partie aux côtés de Chepín et Loló le contrebassiste et alors chanteur Roberto Nápoles, supposé à avoir été le premier a joué la contrebasse en chantant (comme plus tard un certain Oscar D'León), qui s'est éteint à quelques semaines de son centième anniversaire.


"Loló" participe aux enregistrements du groupe lesquels commencent en 1939, à un moment où, à partir d'un répertoire de jazz band ce répertoire se cubanise (l'Orchestre devenant simplement "Chepín-Chovén") et où, dès la première séance, est enregistré un son d'Electo Rosell (Chepín) dont le titre est à retenir : "Pilón". Il est toujours dans l'Orchestre, quand, à la fin des années '50, celui-ci devient, sans Chovén, "Chepín y su Orquesta Oriental".


La famille Ferrera situe en 1952 la systématisation de la figure rythmique propre au pilón par "Loló", à un moment où l'audience de l'Orchestre était redevenue régionale - une période où il n'enregistre pas de disque - mais passant toutes les semaines dans le programme le plus écouté de la radio la plus importante d'Oriente, la Cadena Oriental. Son "golpe" est présent dans l'enregistrement de 1956 du son montuno "El Platanal de Bartolo" (titre avec lequel Chepín retrouve le succès national, la même année que son impérissable danzón Bodas de Oro). Avec "El Platanal de Bartolo", le nom de Loló entre dans les cancioneros cubains :

"El platanal de Bartolo
es un lugar ideal
allí tu puedes gozar
lo mismo que goza Loló"

Le ritmo pilón est d'abord joué à la batterie et sans tumbadora, sans connaître d'abord de danse spécifique. La danse "pilón", avec son déhanchement suggestif et - sur l'un de ses pas - une évocation érotisée de l'utilisation d'un pilon - ne viendra dans un second temps par rapport à la création du rythme musical et semble liée à une diffusion commerciale ultérieure. Dans la salsa, un pas de cette danse sera repris comme une des variations du pas de base : le pas pilón, comme celui de rumba est un recours pour varier la danse.


Orquesta Chepín Chóven. Loló est le troisième à partir de la droite, le quatrième étant Chepín
(ils sont invariablement côte à côte sur les photos de groupe)


Ce n'est en effet qu'avec les années '60 que le ritmo pilón connaîtra le succès commercial, sur la base des compositions du percussionniste Enrique Bonne créées par Pacho Alonso, lequel avait alors sa formation, les "Bocucos". Tous deux étaient d'ailleurs déterminés a créé une vogue à l'instar des "inventeurs de rythmes " cubains des années '40 et '50.


Il est fort possible (ce point demande cependant à être précisé) que la partie de tumbadora ait été créée au sein des Bocucos. Dans Los Bocucos (où chantera d'ailleurs Ibrahim Ferrer après une période d'un an dans la "Chepín"), le ritmo pilón se partageait entre les baguettes du timbalero "Chino Pichón" (à qui il revient d'avoir transporté le golpe pilón à La Havane) et les mains nues de "Kengui" (le dérangé), qui joue la partie de tumbadora.

Par rapport à l'argument employé par Radamés Giro et des défenseurs de l'attribution de la paternité du genre à Enrique Bonne & Pacho Alonso, selon lequel le pilón n'est pas caractérisé seulement une figure rythmique de percussion mais une combinaison rythmique instrumentale (figures de basse et de piano achevant de donner une identité au style), Roberto Nápoles nous répondait encore dans sa 99e et ultime année que déjà dans la Chepín Chovèn, il y avait une rythmique particulière incluant basse, qu'il jouait et piano (Chóven) dans la rythmique reposant sur le golpe de Loló, avant que qui que ce soit s'empare du pilón pour créer une mode (voir aussi la note 1).

Une fois que le procès sur la paternité du ritmo pilón lui ait rendu justice, Loló se désintéressa de la question, ne tirant aucun bénéfice de son invention rythmique.

Loló était un personnage jovial - il ne se départissait jamais d'un air hilare en jouant de son instrument - du quartier de Los Hoyos, lequel est célèbre pour ses traditions afro-cubaines, sa rumba et sa conga de carnaval, tout en étant une pépinière de soneros. Il était entouré socialement et familialement par la musique : il était cousin du défunt trompettiste Pepín Vaillant (qui fit une partie de sa carrière à Paris), cousin également du défunt directeur de la Conga de Los Hoyos Sebastian "Chan" Herrera (les Herrera et les Ferrera étant une seule famille) et oncle du compositeur Rudolfo Vaillant, actuel président de L'Union des Ecrivains et Artiste Cubains du Municipio de Santiago.

Un fils de Loló, Silvio Ferrera, actuellement leader et soliste du groupe de rumba FOLKLOYUMA devint comme lui percussionniste professionnel (et d'ailleurs malgré lui : Loló considérait que musicien n'était pas un métier qui nourissait son homme!).


*Pacho Alonso était chanteur de l'Orchestre rival de la Chepín-Chóven, celui de Mariano Mercerón, avant de faire sa carrière solo. Il grave son premier ritmo pilón "Se tambalea", d'Enrique Bonne dans le Lp Discuba 521 “Una noche en el Scheherezada con Pacho Alonso” enregistré à La Havane le 16 octobre 1960 avec l'Orquesta de Bebo Valdés. Chucho Valdés était au piano dans ces enregistrements. La Sonora Matancera surfa rapidement à son tour sur la vague du ritmo pilón.

Lolo
Loló dans la Orquesta Chepín Chóven (documentaire inédit) Copyright Daniel Chatelain

(1) (El pilón es) "un golpe dado en compás de 4x4, en la segunda parte del tercer tiempo. Ahí era que Loló tocaba con la baqueta en el parche de la hembra del timbal; y con los nudillos, en el macho de la paila" (Bernardo Chóven Cabrera, pianiste). Roberto Napoles déclare pour sa part (en terminant par une allusion à Enrique Bonne) : "el pilón se forma porque Chepín no quiere tumbadora. Entonces Loló hacia un sonido que venia de la combinación al tocar con la yema del dedo, el pie en el pedal y la baqueta en la mano. Al unirse eso al bajo y al piano, surge el ritmo pilón. Aquello salio así, sencillamente ; y nunca se anotó como que le creó este, el otro." Source : "Son de la loma..." p. 141)

Sources :
- Interviews par Daniel Chatelain (Santiago de Cuba)
- Reinaldo Cedeño Pineda & Michel Damián Suárez Son de la loma, Los dioses de la música cantan en Santiago de Cuba, ed. Musical de Cuba, 2001.
Eléments discographiques : Cristobal Díaz Ayala.

30.04.03 - dernière actualisation 14.02.17 © Daniel Chatelain

 

 
Le seul fragment existant du documentaire sur la Chepín Chóven (le reste est définitivement perdu)

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